Dissemblable de la notion de progrès, la notion de changement s’impose depuis une trentaine d’année comme une valeur positive et indépassable. Bien que la notion de changement soit déjà ancienne, c’est comme idéologie qu’elle s’impose aujourd’hui, fortement liée au contexte d’immédiateté, de création, de réseau dans lequel se fonde l’économie du savoir.
L’idée de changement permanent semble être devenue un nouveau paradigme. Egalement synonyme d’immédiateté et d’instabilité, elle ne manque pas pas non pluss de susciter des inquiétudes.
Le changement n’est pas une idée nouvelle.
Les philosophes grecs conçoivent le monde comme permanent, et les quelques d’entre eux qui l’envisagent ( Aristote, Héraclite), le changement est plus une nécessité prédéterminée à l’avance qu’un aléa[1].
C’est Hegel qui crée la vision moderne du changement. Le devenir est le résultat de l’opposition dialectique entre le réel et la pensée, en perpétuel renouvellement.
Jean Claude Ravet lie quant à lui l’idéologie du changement à la modernité, cette même modernité synonyme de révolution de libération et de transformation du monde, à cette modernité émancipatrice.
Il distingue, sans pour autant les rendre incompatibles, la modernité de la modernisation, l’une renvoyant « au pouvoir de la parole et de l’action et s’enracine dans l’épreuve de la liberté et de l’autonomie », l’autre à la technique, efficace, rationnelle et instrumentale [2].
Si chez Ravet le changement est une idéologie, c’est une idéologie sans homme, celle du marché et de la technique qui les rend spectacteurs et consommateurs de leur propre devenir ». Invisible, elle dépossède selon lui les hommes du pouvoir de s’engager à transformer le monde.
Il associe alors, par le jeu d’une dissociation/conception duale de la modernité, le changement à la résignation, l’assimillant à une exigence quotidienne de nouveauté, annihilant toute contenance et toute continuité.
Cette idée de l’enfermement dans l’immédiateté et l’instantané est également présente, parmis tant d’autres auteurs, chez Harold Rosenberg. Il analyse dans la « tradition du nouveau » comment la nouveauté, qui se fonde sur la rupture avec la tradition, devient elle même une nouvelle tradition. Ce dépassement perpétuel semble nous enfermer dans un monde sans issue dans lequel la nouveauté est un concept mort-né.
L’idéologie du changement nous confronte à une problématique semblable à celle de la fuite du temps, qui constate leur mouvement incessant ainsi que notre impuissance à saisir figer le présent comme les changements.
Ce basculement dans l’ère du changement renouvelle notre vision du temps
Si le temps est culturellement linéaire en occident, l’idéologie du changement introduit simultanément une perspective cyclique et répétitive :
chaque chose qui apparaît à une durée de vie définie, idée très bien exprimée dans l’expression produtis « morts-nés » de Ravet : la règle la plus permanente et résiduelle aujourd’hui semble être que tout disparaît.
Aujourd’hui, la question de l’acceptation de l’idéologie du changement ne se pose plus tant elle est ancrée dans les moeurs et les structures.
Guy Rocher va même plus loin que le seul constat de l’acceptation de cette idéologie du changement [3]. En admettant que la notion d’idéologie est associée à la représentation que les sociétés ou les membre d’un groupe social se font d’eux même, introduit l’idée que nous conditionnons notre vision et rapport au monde par le changement. Aucun changement n’est donc nécessaire mais est le fruit d’une perpétuelle remise en question de l’image de soi et du rapport au monde.
Dans cette conception, ce n’est pas le changement seul mais bien l’idéologie du changement qui est facteur de mutations sociales.
Ces conceptions envisagées se rencontrent sur un même point : le besoin d’une certaine constance et d’un ancrage ainsi que le problème la relativité érigée en absolue par l’idéologie du changement. Si le changement est la valeur que reste-t’il alors de nos valeur et de notre passé?
Les modèles de l’économie créative et de la disruption s’inscrivent pleinement dans ce contexte de changement permanent, érigé en idéologie, renforcé par la globalisation et la connectivité.
Cependant, ces modèles sont une interface entre la modernité, l’économie et la société. Indissociables d’une approche collective et intégrée, culturelle et cognitive. On s’interrogera dès lors sur la potentielle réconciliation de l’ère du changement avec une perspective durable.
[1] « Penser » le changement, Jean-Louis Sentin, 2004, cliquez ici
[2]Ravet, Jean-Claude, “L’idéologie du changement”, Relations, mars 2003 (683), cliquez ici
[3]Claude Beauchamp et Madeleine Gauthier, « Présentation du texte de Guy Rocher « L’idéologie du changement comme facteur de mutation sociale » », SociologieS, Guy Rocher, mis en ligne le 28 octobre 2008. cliquez ici